Par Super Seven
Lorsque Gunu revient dans son village natal ravagé par un cyclone, c’est un voyage inexorable vers la mort qui s’installe pour celui qui souhaite rejoindre, à l’annonce d’un prochain renouvellement de la catastrophe, sa famille disparue qu’il a préalablement quitté dans l’espoir d’un avenir meilleur. L’aventure est intérieure, faite de souvenirs, de sensations et d’émotions. Avec Yesterday’s past, de son titre original Kalira Atita, Nila Madhab Panda ne s'enfonce jamais dans une représentation spectaculaire des événements climatiques, préférant les aborder à travers les peines et les regrets d'un homme qui a tout perdu. Une thématique rare dans le cinéma indien tant le sujet est peu vendeur – les films d’action et les comédies musicales priment majoritairement sur le reste de la production – et un traitement lui aussi éloigné des films internationaux préférant l’aspect catastrophe plutôt que la réflexion sur ces changements à venir (2012, Le jour d’après (Roland Emmerich, 2009, 2004)) ou un écrin documentaire (White knight, Aarti Shrivastava, 2012).
Au milieu des ruines de ce lieu millénaire ravagé par la montée des eaux, Gunu se fait témoin de ces côtes marines qui disparaissent en emportant avec elles familles, vies et traditions, et perd progressivement l’usage de la parole. La réalisation oscille entre ces instants intimes où la caméra se rapproche du personnage – le filmant souvent en gros plan, par exemple lorsqu’il dort ou fouille les décombres de son village et de sa vie passée à la recherche d’objets totems (une photographie, un outil du quotidien) – et des moments de contemplation de la grandeur de l’océan. Autrefois source de vie pour le village, celui-ci incarne désormais la destruction et la mort. Gunu y est filmé dans de larges plans, fragile et minuscule face à cette mer qui semble l’écraser et se faire menaçante, dans l’attente du cyclone qui lui permettra de rejoindre sa famille et d’anéantir définitivement les derniers vestiges de son passé. Nila Madhab Panda semble ainsi ancrer son film dans un discours scientifique qui peine parfois à trouver un écho auprès des pouvoirs publics, en choisissant de s’intéresser à l’intimité d’un homme directement touché par les effets de ce dérèglement mondial.
En Inde, le cinéma engagé se fait souvent ces dernières années via un prisme familial, permettant par l’intime de trouver une personnification des victimes et des condamnés. Humans in the loop (2024), où la cinéaste Aryana Sahay met en scène la relation difficile entre une mère nouvellement divorcée et sa fille pour traiter de l’Intelligence artificielle et de ses enjeux actuels, en est un exemple probant. En donnant corps aux victimes à travers les souvenirs de Gunu, surgissant telles des apparitions hantant les décors en ruine du village, Nila Madhab Panda fait le choix de l'hallucination plutôt que du flashback. Ce choix nous permet une plus grande implication émotionnelle par la sensation d’être dans la tête de Gunu. On est réellement touché par ce personnage qui voit le temps s'étirer, disparaître comme lorsqu'il pénètre ce qui reste de sa maison, assimilant les objets redécouverts à de lointaines utilisations avec sa femme et ses proches, jusqu'à s'endormir en plein jour dans les décombres de son ancienne chambre. Réveillé par une radio annonçant le drame à venir, Gunu n'a plus qu'à cueillir ce qu'il est venu chercher durant son pèlerinage. La mort n'est pas une libération, juste un retour à la nature qui dépasse l'Homme et une possibilité de rejoindre ses proches dans un monde qui semble s'effondrer et emporter l'ensemble de l'humanité.
Les choix visuels et de mise en scène de Nila Madhab Panda nous laissent lentement percevoir l’arrivée de la tempête ainsi que les sensations de son personnage. Dans un plan d’ensemble, Gunu se place en hauteur de la mer, sur une poutre enfoncée dans le sable, comme pour la dominer. Mais l’arrière-plan, une mer très agitée, désamorce cette hauteur et laisse envisager la catastrophe dont Gunu prend conscience. Le réalisateur fait naître l'émotion et l'empathie par ce simple plan et par les légers travellings qui ont accompagné Gunu dans sa recherche de souvenirs, se faisant témoin de sa détresse et donnant à voir des décors apocalyptiques et une mer happant son personnage et l'existence de ce village. Ce vertige ressenti devient aussi le nôtre. Gunu n’est qu’un peut-être qu’un énième condamné mais à terme, nous serons tous égaux face à l’extinction du monde.
Arthur Polinori