Par Super Seven
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L’ouverture de The Mastermind, neuvième long-métrage de Kelly Reichardt, est un leurre. Dans un musée du Massachusetts, James « JB » Mooney (Josh O’Connor), accompagné de de sa femme Teri (Alana Haim) et de ses enfants, erre, déambule au milieu des oeuvres mais avec un regard détaché de celles-ci. Elles ne l’intéressent pas, il observe en réalité la géométrie du lieu et les gardes avachis dans leur siège. Après un dernier coup d'œil dans une pièce adjacente, le vrai dessein de sa présence se révèle, il subtilise minutieusement une figure de la guerre de Sécession exposée dans une vitrine. La caméra de Kelly Reichardt s’attarde sur les regards et les gestes de ce voleur, au gré de gros plans s’étirant dans le temps pour en montrer toute la précision. Lors du départ, JB refait ses lacets devant un garde, une manière de narguer un peu plus le personnel qu’il a berné. Doit-on alors s’attendre à un récit de casse conventionnel, une relecture américaine d’un film de Jean-Pierre Melville, comme le préfigure le titre du film ?
Il s'agit plutôt d'une présentation en trompe-l'œil, de laquelle le « cerveau » ne cesse par la suite de s'éloigner notamment par une mise à l’écart progressive entre lui et ceux qui l'entourent. JB, père de famille au chômage après un doctorat en art et fils d’un juge local, organise le vol de quatre tableaux du peintre Arthur Dove en compagnie de deux complices. Malheureusement, quelque temps après le casse, l’un d’entre eux se fait arrêter par la police et dénonce JB comme la tête pensante du projet, le forçant à s’exiler et à vagabonder à travers l’Amérique.
À première vue, un tel résumé peut surprendre quant aux précédents travaux de Reichardt. Habituée à des récits plus courts, sinon plus simples dans leurs enjeux, la cinéaste semble marquer une rupture. Après plusieurs études de l'amitié, entre autres masculine – de Mark et Kurt partant en camping le temps d'un week-end (Old Joy, 2006) à Cookie et King Lu exploitant une vache en cachette (First Cow, 2021) –, elle esquisse déjà dans Showing Up (2023), à travers l’incarnation de Michelle Williams, un personnage plus solitaire et plus en difficulté dans ses rapports amicaux. The Mastermind prolonge et approfondit cette idée.
De fait, l’illusion introductive d'un couple de casseurs s’estompe très vite. Bien que Terri aide son mari en jouant le rôle de guet dans le musée et en cachant la fameuse statuette dans dans son sac à main, Reichardt montre très vite l’écart qu’il existe entre les deux sur ces exactions. Alors que James complote dans le sous-sol afin de prévoir le vol de quatre tableaux de Arthur Dove en compagnie de ses deux complices, seules ses jambes apparaissent dans le cadre lorsqu’elle descend afin de demander à son mari qui est présent. Terri n’a en réalité aucune conscience de l’ampleur des actes de son mari. Ce qu’elle prend pour un jeu enfantin dans l’introduction (Reichardt filme d’ailleurs un petit rictus joueur sur le visage d’Alana Haim au moment où JB glisse le butin dans la poche de son manteau) se révèle être un réseau souterrain qu’il se fabrique lui-même, loin des yeux de sa famille mais qui profite de la cellule familiale typique des années 70. La cave de leur résidence pavillonnaire sert de lieu de préparation pendant que Terri coud malgré elle les tissus qui serviront à cacher le butin : James profite à l’insu de tous de sa condition, celle de la classe moyenne américaine, pour oeuvrer à ses larcins. Tout en évoquant déjà l’égoïsme et l’égocentrisme de JB, Reichardt montre également la distance déjà existante au sein du couple à travers leur cohabitation inexistante dans le cadre, Terri allant se coucher seule alors que JB continue ses manigances sous la maison.
C’est dans l’évolution des conversations téléphoniques entre le couple principal que cet éloignement se fait le plus ressentir. La première a lieu le jour du vol des tableaux, lorsque JB se rend compte que ses enfants n’ont pas école. Paniqué, il appelle Terri afin qu’elle trouve une solution alors qu’elle se trouve sur son lieu de travail. Cet échange est filmé comme un champ-contrechamp classique, montrant tour à tour les deux protagonistes. Mais lorsque survient le pivot scénaristique du film — la cavale de JB —, ces conversations n'en sont plus vraiment. Terri sort littéralement du film : elle ne sera plus jamais montrée, seule sa voix résonne dans le creux du combiné pour ancrer la distance irrémédiable . Après un cadre qui isole JB, c’est désormais le montage qui lui refuse toute échappée. The Mastermind construit ainsi la trajectoire d’un personnage obsédé par une réussite facile et sans contrainte, à laquelle il croit pouvoir accéder, tout en l’enfermant dans la solitude à laquelle son égoïsme l’a conduit.
Reichardt en profite d'ailleurs pour radicaliser un changement récent dans son style à travers un amusement manifeste à l'égard de son protagoniste, transformant son sens de l'incongruité en fulgurances humoristiques. D’abord centré sur les relations entre les personnages et sur leurs problèmes intérieurs, la cinéaste de l’Oregon intègre depuis First Cow des moments plus dissonants : un village complètement chamboulé par la traite d’une vache puis par le recueillement d’un oiseau (Showing Up). The Mastermind évacue l’animal pour rester concentré sur le corps de son acteur principal. Dans l’enfermement progressif de ce dernier, d’abord imperméable à ce qui lui arrive puis totalement asphyxié par la situation, Reichardt s’amuse jusqu’à littéralement le rouler dans la boue. Par exemple, lorsqu’il tente de cacher les tableaux volés dans le grenier d’une grange, un long plan le montre peinant à monter à l’échelle, se débattant avec son propre corps, jusqu’à sa chute inéluctable dans la gadoue. Sans jamais verser dans une cruauté gratuite, la réalisatrice se sert du corps de son acteur, souvent habitué à être malmené à l’écran comme dans le récent Wake Up Dead Man de Rian Johnson, pour révéler toute la médiocrité du personnage. Le titre résonne alors comme une blague : du mastermind, du génie du banditisme, il ne reste rien. Seulement un homme peu dégourdi, pas plus intelligent qu’un autre, entretenant un rapport sans appartenance avec le monde qui l’entoure. C’est à partir de cette scène que le rapport de JB au cadre change également. Lui qui était le maître de l’espace, à décider qui entre ou sort (cf. sa préparation qui renvoie le regard de son épouse au hors-champ) se voit désormais malmené par l’environnement. Enfugitif, il se fait exclure de chaque lieu : même lorsqu’un ancien camarade l’héberge, la femme de ce dernier surgit du cadre une nuit afin de lui demander de quitter la maison. La supercherie de JB ne tient plus dans le cadre, et celui qui croit contrôler les événements devient un trimardeur qui les subit.
Un cynisme qui se propage au film pour lui offrir sa singularité dans l'œuvre pleine d'empathie de Reichardt. Partant d’un idéal collectif, une famille de braqueurs aux plans bien rodés, elle construit son antihéros dans la lignée des cinéastes du Nouvel Hollywood. The Mastermind assume rapidement cette filiation : patine visuelle granuleuse et désaturée, errance à travers le territoire américain et clin d’œil à l’un des grands films de la période – Harold et Maude de Hal Ashby – avec la conjointe d’un ancien ami de JB chez qui il séjourne quelques jours, qui emprunte le second prénom. Mais si le terrain de jeu est familier, le traitement s’en distingue subtilement, notamment sur la question de la guerre du Vietnam. La première moitié du film, au-delà de l’isolement social du personnage, opère aussi un cloisonnement du monde politique. La seule chaîne d’info que James écoute est celle qui parle du vol qu’il a commis, il s’enferme dans un monde autocentré, où son regard ne dépasse jamais le cadre de ce qu’il veut. Ce n’est que chassé de son territoire qu’il est ramené de force à la réalité. À mesure que JB devient un vagabond, le monde extérieur finit par pénétrer sa vie, malgré lui. La scène la plus explicite à ce sujet intervient dans le dernier quart du film, lorsque JB trouve dans une chambre d’hôtel les affaires d’un ancien client et décide d’en voler l’identité. Dans un long panoramique à travers la chambre aux lumières tamisées, on le voit trafiquer minutieusement une carte d’identité, tandis que la télévision évoque la progression de la Compagnie Bravo au Nord-Vietnam, sans qu’il n’y prête attention. C’est précisément à ce moment que la cinéaste introduit une dimension contemporaine dans son film. En s’acharnant à poursuivre sa vie médiocre de fugitif isolé, JB oublie le monde : sa famille mais aussi les enjeux politiques de son époque. Difficile alors de ne pas établir un parallèle avec notre présent, où le flux constant d’informations sur les conflits et les crises, plus ou moins proches de nous, se réduit souvent à un bruit de fond. Si Kelly Reichardt choisit de traiter cette situation avec une brutale ironie dans la conclusion — le criminel se fait arrêter lors d’une manifestation contre la guerre du Vietnam où il se cache après avoir volé le sac d’une personne âgée –, The Mastermind pose une question essentielle sur notre rapport au monde : comment exister en son sein lorsqu’il semble se déliter malgré nous.
Nicolas Macé