Par Super Seven
Leçon de morale
Quel horrible professeur que ce Seiichi Yabushita (Gô Ayano). Gentil avec ses élèves, dévoué envers les parents – jusqu’à accepter de venir faire une visite tardive à la demande insistante de Ritsuko Himuro (Kô Shibasaki) –, cet idéal sous tous rapports qu’il est parvenu à déployer n’est qu’une façade, la première d’une longue série de « mascarades » qui s’apprêtent à se déployer devant nous. Que la visite à laquelle nous assistons se passe chez les Himuro n’est d’ailleurs pas un hasard : c’est quand il est isolé avec le jeune garçon de la famille, Takuto (Kira Miura) que sa vilenie s’active. Les humiliations qu’il lui fait subir, comme lui tirer le nez jusqu’à ce qu’en jaillisse le sang, nous sont montrées avec des détails semblant exagérés – ici, c’est une flaque de sang anormalement grande qui est captée par la caméra. Mais après tout, nous sommes chez Takashi Miike, nul besoin de s’offusquer devant les élans gores de celui qui s’est toujours amusé à flirter avec de nombreux genres. Du contraste de cette violence décomplexée face au cadre propre, bien trop léché, apparaît une vision d’horreur pertinente, celle qui irrupte d’un quotidien où normalement, rien ne déborde. Quand Yabushita invite le marmot à se donner la mort pour son « inutilité », la manière dont Ayano accentue – par le ton, par le sourire en coin, par les yeux perçants attendant de jouir du geste suicidaire – la perversion de ce personnage calme en apparence rappelle le Ideaki Ito de Lesson of the evil (2012), prêt à amorcer son massacre, cette fois-ci au jardin d’enfants. On pourrait presque s’amuser de ce surjeu irréel.
Rapidement, la machine s’emballe. Ritsuko agit en défense de son fils et voilà qu’un procès vient confondre le professeur tortionnaire et la justice implacable. Mais dès que celui-ci, à l’amorce de son monologue défensif, affirme que tous les faits qui lui sont reprochés sont faux, un carton « Mascarade ! » envahit l’écran. Désormais, les rapports s’inversent et c’est Ritsuko qui passe de mère aimante paniquée à entité froide, manipulatrice. Auparavant au plus proche de son visage, chaque plan venant capter toute la détresse que Kô Shibasaki transmet, la caméra reste à distance, y compris lors de ses interventions durant l’audience. Puisque le point de vue s’est inversé, rien d’étonnant à ce que Yabushita nous invite à la voir comme la machiniste glaciale de sa déchéance, d’autant que ces traits – l’expression stoïque, la longue chevelure noire captée de dos lorsqu’elle marche lentement, presque machinalement – permettent de ramener encore au cinéma de Miike en convoquant, par l’apparence et la volonté destructrice du personnage, la Asami Yamazaki (Eishi Shiina) de son Audition (1999).
Toujours à s’imaginer dans une construction en effets de style superposés, présentant de multiples narrations – on pense notamment au récent L’innocence (2023) d’Hirokazu Kore-eda qui présentait la même histoire sous trois angles complémentaires –, on attend un second retournement qui offrirait un autre point de vue, une nouvelle vérité à étudier. Celle de l’administration ? De Takuto lui-même ? Le champ des possibles s’ébranle alors que le temps s’étire et que rien ne survient. Il n’en avait sûrement pas la prétention mais Sham ne se place pas, comme on le pensait, dans la continuité de Rashōmon. Peut-être est-ce nous qui y revenons un peu trop. L’introduction n’était que la construction d’une rumeur, une manière de nous confronter, spectateurs, à notre rapport à de simples éléments rapportés. Si déjà un sentiment nauséabond s’installe vers celui qui nous accuse de croire « aveuglément » au discours des victimes, la manière dont la narration, désormais imbriquée dans un classicisme débordant – adieu les surprises presque stimulantes, bonjour le récit linéaire jamais emballant –, émet la proclamation de Yabushita comme unique vérité dont le long-métrage se fera l’avocat a quelque chose de doucement ironique. Miike, qui se targue pourtant d’avoir adopté un regard entièrement neutre en abordant cette « histoire vraie » nous a bien floués en nous servant un film-plaidoyer. Lui n’a plus qu’à accentuer les éléments permettant de sanctifier son personnage principal. Quand le verdict annonce l’innocence de Yabushita (au-delà de certains chefs d’accusation non soumis à des poursuites ou à de l’emprisonnement), l’aura de lumière dirigée vers lui, la musique solennelle engageant presque des choeurs anglicans sont tant de signes qui qualifient sa trajectoire non comme celle d'un homme accusé à tort mais comme celle d'un martyr enfin lavé du poids du monde. Le cœur de l’affaire, lui, n’a plus d’importance.
Takuto, l’enfant martyrisé soit par le professeur vicieux, soit par la mère abusive – il est mentionné, inserts de mise en scène à l’appui que Ritsuko le frappe pour qu’il maintienne le discours accusateur envers Yabushita –, on s’en fout. Il se retrouve mentionné dans le monologue défensif, quand il est dit que « les enfants mentent, mais ce sont aux adultes de les éduquer ». Se questionner sur ce qui peut pousser un enfant à mentionner des violences à son encontre n’est visiblement pas au programme. Il y a bien quelque chose du monde des adultes que l’on perçoit parfois entre les lignes – les camarades de Takuto à qui on demande de mentir aux psychologues –, parfois frontalement – l’école qui exige des excuses publiques pour « calmer la masse » quitte à jeter ses enseignants sous la vindicte, le harcèlement d’un canard local pour maintenir dans ses scoops le narratif communément admis. Ce monde-là, pourtant intéressant à observer, occasion de pointer comment la société s’embrase quand le dialogue n’existe plus, est relayé à un élément de decorum du long calvaire de notre personnage. Quelquefois, le film capote, convoque des images qui pourraient sortir de son dialecte : on pense à celle où Yabushita, tentant d’approcher d’autres parents d’élèves, tombe à genoux au milieu d’une rue recouverte par la pluie battante. Entre les lignes, l’individu écrasé qui abandonne face à la machine institutionnelle – il est au même moment photographié par l’un des journalistes véreux – pourrait exister, mais l’image se confond avec le besoin de le rendre pénitent.
Nous n’assistons pas à la présentation d’une situation complexe mais sommes face à la narration d’une injustice pour laquelle le parti a déjà été pris. Ici le cinéma ne devient plus un témoin qui nous sollicite et engage notre propre morale mais le vaisseau d’un regard à imposer. Lobotomisé par le retournement qui indique l’horreur des débuts comme une mascarade, le spectateur n’a d’autre choix que de s’impliquer, refuser toutes nuances, pleurer avec Yabushita, savourer sa victoire et marmonner quelques mots doux à l’attention de Ritsuko chaque fois qu’elle apparaît à l’écran. Pour obtenir son contrat d’adhésion, Sham n’a besoin que de créer deux antagonistes et de laisser le manichéisme faire le reste. Pour aimer l’un, il faut haïr l’autre, la binarité a de beaux jours devant elle.
Thierry de Pinsun