Critique du film Le pianiste

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Par Super Seven

le 29/07/2021

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2002. L'euro est mis en circulation depuis le 1er janvier, Jacques Chirac remporte une seconde fois l'élection présidentielle et l'équipe de France championne en titre s'effondre à la Coupe du monde en Corée. À Cannes, Gaspar Noé retourne la Croisette et les estomacs avec son génial Irréversible, devant les yeux de l'un de ses héros : David Lynch, président du jury cette année-là. Outre le chef-d'œuvre du réalisateur argentin, la sélection officielle comporte notamment Punch-Drunk Love de Paul Thomas Anderson, le fameux documentaire Bowling for Columbine de Michael Moore, futur détenteur des César du meilleur film étranger et Oscar du meilleur film documentaire, mais aussi et surtout le dernier long-métrage du franco-polonais Roman Polanski.


Son enfance tragique est connue : échappé du ghetto de Cracovie à l'âge de 8 ans, il laisse derrière lui une famille dont seul le père survit à la déportation. Dans un entretien accordé au New York Times le 12 décembre 1971, Polanski dit ces mots : "Je ne suis pas fataliste. Si je l'étais, j'aurais été massacré il y a bien longtemps. J'ai survécu parce que j'avais la volonté de survivre. Je suis optimiste, je crois. Ou du moins je l'étais." Cette histoire et cette volonté de survivre, c'est ce qui lie le cinéaste au pianiste Władysław Szpilman. Rescapé lui du ghetto de Varsovie, il raconte sa survie miraculeuse dans un ouvrage paru pour la première fois en Pologne en 1946 sous le titre Une ville meurt. Malheureusement, le livre est victime de la censure communiste, qui voit d'un mauvais œil la véridicité de l'auteur, qui n'hésite pas par exemple à dépeindre des Polonais collaborant à l'extermination des Juifs de Pologne. Il faut attendre 1998 pour que les écrits de Szpilman refassent surface et soient publiés sous un nouveau titre : Le Pianiste. Polanski tombant sur ce livre et se reconnaissant dans le récit de cet autre survivant juif polonais décide de l'adapter à l'écran, plusieurs années après avoir décliné la proposition de son ami Steven Spielberg de réaliser La Liste de Schindler.


La sincérité de l'entreprise de Polanski aboutit sur l'un des sommets de sa filmographie et sa meilleure œuvre depuis Tess (1979). Au niveau des récompenses, c'est un triomphe. Parmi les prix majeurs, Le Pianiste récolte 7 Césars (dont ceux du meilleur film, du meilleur réalisateur et du meilleur acteur pour Adrien Brody), 3 Oscars (meilleur réalisateur, meilleur acteur et meilleur scénario adapté) et se voit remettre la Palme d'or du Festival de Cannes le 26 mai 2002.

Ce plébiscite est pleinement justifié. Tout en sobriété et en retenue, à l'image de la performance inoubliable d'Adrien Brody, le film refuse toute manipulation des émotions et présente les événements avec le réalisme le plus sec et le plus dur. C’est en cela qu'il est déchirant. Aux détracteurs qui le taxent d'académisme, il convient de leur faire remarquer qu'une pléthore d'effets aurait été de mauvais goût au vu du sujet. Ici, le héros n'en est pas un, simplement un malheureux chanceux, un Robinson Crusoë des ruines au milieu d'un monde détruit dans une période révoltante de l'Histoire. Polanski a su réaliser ce film hautement personnel avec une parfaite pudeur, lui qui sait trop bien de quoi il parle.

Le film entier est vu à travers les yeux d'Adrien Brody, qui joue en quelque sorte un rôle d'avatar pour le réalisateur. L'acteur américain, dont le père est lui-même issu d'une famille juive polonaise, est toujours présent à l'écran. Les rares scènes d'affrontements sont observées d'une fenêtre, en vue à la première personne. Ce procédé nous met à la place de Szpilman, en position de témoin. Là encore, la mise en scène refuse le spectaculaire, tout est observé avec distance, souvent en plan fixe, dans la plus grande épure. Il en est de même pour la scène d'assassinat des voisins d'en face, à laquelle la famille Szpilman assiste, impuissante. Les images se suffisant à elles-mêmes, le film évite l'écueil de la dramatisation et peut se targuer d'être d'une rare justesse.


Le Pianiste s'inscrit parfaitement dans l'œuvre polanskienne. Les scènes d'Adrien Brody seul et malade dans son appartement rappellent inévitablement Le Locataire (1976), quand l'étrange gimmick des pommes de terre germées traduisant l'écoulement du temps nous renvoie à Répulsion (1965). À 86 ans, le cinéaste s'attaque à une autre injustice avec J'accuse (2019), en convoquant une nouvelle fois ses talents de reconstruction historique. Avec succès, puisqu'il remporte en 2020 son cinquième César du meilleur réalisateur.



Camille Bieszczad

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