Critique du film Le fanfaron

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Par Super Seven

le 27/09/2020

SuperSeven :

Alors que l’Italie voyait se terminer la fin d’une ère cinématographique, celle du néoréalisme qui aura vu naitre bon nombre de ses auteurs emblématiques (Rossellini, De Sica, Antonioni…), un nouveau mouvement va prendre sa place dans les années 60, peut-être moins fataliste et déprimant, mais plus insidieux et subtil dans sa vision de la société : la comédie à l’italienne.
En porte étendard de cette nouvelle vague, on retrouve Le Fanfaron de Dino Risi, film qui incarne une transition difficile, tant dans l’industrie du cinéma que dans « il bel paese », où après le passage euphorique et libérateur de l’après guerre, la dure réalité de la crise et des fractures sociales reprend le dessus. Ce long-métrage, qui n’est pas un coup d’essai de Risi - ayant notamment déjà bénéficié d’un fort succès pour son Homme aux cent visages trois ans plus tôt -, va parfaitement représenter cette comédie à l’italienne grâce à son allure délurée qui renferme finalement un profond cynisme et une vision acerbe de cette société en mouvance. Il pousse même le genre plus loin que tous les autres films s’en réclamant, en dressant une véritable satire s’approchant parfois presque du documentaire puisqu’il insère des moments intensément réaliste et très détaillés, comme la scène du bus que Roberto cherche à prendre.
Et c’est là que le nom attribué à cette période du cinéma italien est trompeur : si le terme de comédie se prête assez bien à l’œuvre dans une certaine mesure, puisque nous n’échappons pas aux situations ou dialogues faisant se dessiner un grand sourire sur notre visage, un écho plus sombre semble toujours résonner en arrière plan, avec la destinée des personnages allant tout droit vers le tragique, d’une manière presque évidente mais que nous refusons de voir jusqu’au dernier instant.

Concernant Le Fanfaron, le synopsis est assez simple : un road-movie inattendu entre deux figures antithétiques à qui il arrive diverses aventures dans une logique très rythmée, non sans rappeler les saynètes de films à sketchs très en vogue à l’époque.
D’un côté nous avons donc Bruno - incarné par Vittorio Gassman, acteur mythique du cinéma italien avec déjà bon nombre de métrages reconnus à son actif - un homme spontané, séducteur, provocateur et plein de joie de vivre le poussant parfois à prendre des risques inconsidérés. De l’autre nous retrouvons Roberto, studieux, renfermé et beaucoup plus réfléchi. Il est joué par le français Jean-Louis Trintignant, un peu plus jeune que son partenaire mais au début de carrière prometteur, ayant notamment tourné pour Valerio Zurlini, compatriote de Risi, dans Été violent. Il est cependant arrivé sur le tournage par hasard, puisque le rôle était à l’origine destiné à Jacques Perrin qui a eu un contretemps de dernière minute.
Si le duo d’acteur était donc imprévu, il finit néanmoins par tomber sous le sens. Gassman c’est l’expérience, la générosité, la chaleur italienne, quand Trintignant est le jeune premier, mystérieux et avec une élégance à la française.

Le personnage de Roberto est d’ailleurs particulièrement intéressant dans son évolution, grâce à la ponctuation apportée au récit par sa voix off, le présentant sans cesse avec des pensées négatives, comme étant là à contrecœur et ne réfléchissant qu’au travail qui l’attend. Mais cette voix intérieure est contredite par les actions du jeune homme qui va en permanence faire le contraire de ce qu’il pense. Il se laisse entrainer à travers ce voyage initiatique et se libère peu à peu, comme s’il voulait justement arrêter de réfléchir pour un temps. Il tente parfois de s’enfuir de l’emprise de Bruno, mais retourne toujours à lui de manière plus ou moins voulue, jusqu’à lâcher totalement prise.

Les deux compères s’élancent donc à vive allure durant 24h sur les routes italiennes à bord de la décapotable de Bruno et son Klaxon tonitruant. Avec eux nous voyons évoluer le paysage puisqu’il partent du cœur de Rome, désert en ce jour du 15 août, pour peu à peu s’enfoncer dans la campagne. C’est là l’occasion de rencontrer des personnes de diverses classes sociales, dansant dans des guinguettes, faisant du stop le long de la via Aurelia (symbole pour les italiens de l’évasion de Rome et de la route vers les vacances), ou se baignant en bord de mer. On y découvre une Italie oisive, fainéante, un peu à l’image du personnage de Lilly qui préfère envisager une vie sans amour mais avec un accès facile à l’éducation et la richesse lui permettant de faire ce qui lui plait réellement.

On voit aussi nos personnages danser au son de la merveilleuse bande originale, marquée par beaucoup de morceaux populaires, dont le fameux « Guarda come dondolo » chantonné à plusieurs reprises par Bruno. Le périple les voit aussi séduire bon nombre de femmes, retisser des liens familiaux d’un côté comme de l’autre, séduire encore, avec la caméra de Risi se rapprochant des corps de femmes avec sensibilité à plusieurs reprises, à mi-chemin entre la fougue désinvolte de Bruno et la gêne timide de Roberto.

De prime abord tout cela sonne comme une ode à liberté, à l’amitié et à l’idée de se débarrasser de ses contraintes, de se lancer et de vivre enfin un peu. On est heureux pour Roberto lorsqu’il appelle enfin la femme qu’il aime en secret, lorsqu’il se met presque ridiculement à imiter Bruno, semblant si naïvement heureux d’être pour un instant quelqu’un qu’il n’est pas.
Mais l’issue est profondément triste, et le visage d’un Gassman marqué par les remords viendra nous saisir, coupant net cet entrain comme une fin de voyage et un brusque rappel à la réalité.
La fin d’un rêve individuel symbolisant celle d’un rêve collectif, laissant place à l’Italie individualiste dont Risi voit l’avenir d’un oeil pessimiste.

Cette folle virée nous laisse donc un goût amer, qui donne toute sa puissance au film témoin d’un mouvement, d’un pays et d’une époque. A travers les années, il va savoir s’ériger comme un monument et va même inspirer Denis Hopper pour son Easy Rider, à son tour film emblème d’un renouveau, cette fois aux Etats-Unis en se plaçant comme l’un des piliers du Nouvel Hollywood.



Pauline Jannon

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