Critique du film Hair, Paper, Water

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Par Super Seven

le 09/09/2026


Il est des films qui fonctionnent comme des manuels : ils nous guident savamment d'un point à l’autre, nous apprennent des choses selon leur spécialité, nous confrontent à des images et à leurs légendes pour nous aider à nous repérer. Ce sont souvent des manuels rigides, poussiéreux, bref qui nous tombent des mains et des yeux. Certains en revanche peuvent s'ouvrir à n'importe quelle page sans atténuer le plaisir pris à les parcourir. Leur domaine de prédilection n'est qu'une passerelle vers d'autres perspectives et leurs légendes ne font pas qu'accompagner les images, elles leur donnent une texture, une émotion. Hair, Paper, Water de Trương Minh Quý – à qui l'on doit le déjà très beau Viet and Nam – et Nicolas Graux est de cette espèce trop rare. Écran noir, des bruits de mouche, d'eau en mouvement, d'oiseaux au loin se font entendre. Soudain, une voix de femme résonne dans une langue qui nous est inconnue (du ruc) tandis que le mot qu'elle prononce envahit l'écran en lettres rouges. « Nuit » dit-elle. Puis, « Feu ». Des braises s'allument, un visage apparaît dans la pénombre. « Eau » ensuite, suivi de trois stalactites perlées de gouttes. En une poignée de secondes, Hair, Paper, Water nous cueille par le jeu qu'il instaure. Il ne s'agit pas de faire une série d'illustrations d'un langage à transmettre pour éviter sa disparition – fil rouge du film mais loin d'être son seul horizon – mais plutôt d'annoncer un décalage en faisant coïncider la disparition de cette langue avec la fragilité du monde. Le feu est à raviver autant qu'il risque de s'éteindre, les gouttes tombent et se reforment aussitôt et Cao Thị Hậu, grand-mère âgée vivant en autarcie dans une grotte selon les coutumes Ruc, doit composer avec une famille rentrée dans le rang de la société vietnamienne à laquelle elle se confronte à la naissance de son petit-fils. Là encore, plutôt que de forcer le trait du « choc des cultures » en opposant le mode de vie de Cao à celui des citadins de Saïgon qu’elle découvre, les cinéastes optent pour une rencontre entre les deux. Si la grand-mère reconnaît être dépassée par le grouillement d'individus de la capitale ou le risque d'effondrement des gratte-ciels, Minh Quy et Graux ne diabolisent pas la ville en transformant ces données en formes. Les rues bondées de scooters en mouvement reconfigurent l'espace en donnant lieu à un étrange ballet aussi illisible qu'étrangement serein pendant que les lumières saillantes des buildings la nuit forment une nouvelle constellation dont la beauté devient granuleuse devant la caméra 16mm. La démarche est moins professorale que sensorielle et les textures présentées n'ont de cesse de se croiser dans un va-et-vient qui défie l'espace-temps (des flashbacks de la vie de Cao se mélangent à des rêves sur sa mère, on navigue entre Saïgon et la campagne au gré de raccords impromptus entre une pluie diluvienne et un feu d'artifice) pour nous ramener à une poésie du quotidien qui se trouve n'importe où si tant est que l'on s'y ouvre, dans un geste proche des home movies. D'où l'étrange sentiment qui nourrit le film de refuser de s'arrêter sur un sujet, de ne jamais creuser la figure de Cao outre mesure – on la voit surtout transmettre ses connaissances à son petit-fils – pour en faire une intermédiaire, une passeuse. Une idée incarnée dans le rapport aux gestes, véhiculant toujours une certaine tendresse – apprendre à frotter un fruit sur ses jambes pour éloigner les moustiques, des caresses dans les cheveux pour les soigner – jusqu'à opérer une fusion parfaite des univers explorés. Alors qu'elle s'occupe du nouveau-né en train de pleurer à la maternité, Cao lui applique des herbes médicinales dont elle a le secret ; le vacarme de la capitale et les cris de l'enfant, que l'on voit se calmer à mesure qu'elle frotte les feuilles sur son torse, sont remplacés par les sons de la nature entendus plus tôt. La transmission au cœur de Hair, Paper, Water n'est pas une finalité mais un vecteur de communication à travers des formes visuelles, sonores ou littéraires. En juxtaposant les plans et les mots à la manière d'une encyclopédie en perpétuelle évolution, Minh Quy et Graux évitent l'écueil du manuel purement scolaire pour livrer une notice sur le rapport au monde qu'il s'agit moins de suivre à la lettre que d'arpenter pour savoir où bien être.


Elie Bartin

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