Par Super Seven
Paranoïa agent
Lors d’une récente discussion de rédaction, on a causé de la bande annonce du prochain Scary movie et du fait – surprenant – de voir une comédie satirique américaine resurgir après des années où le genre n’était pas (plus ?) au beau fixe. D'affirmations hasardeuses en divagations extrapolantes, l’échange dérive vers l’hexagone où l’on s’est interrogé, d’un même élan, sur la temporalité qui nous sépare de la dernière proposition nous ayant profondément marqués. Des titres surviennent, on se désaccorde sur ceux à retenir mais le constat, éternel, revient dès que l’on aborde ce même sujet : la comédie a cette fâcheuse tendance, au-delà d’une science du rythme narratif, à se passer de formes, à considérer que déclencher le rire peut ne passer que par le dialogue, jamais par le cadre. Oublier sa possibilité zygomatique, c’est séparer le bon moment passé du grand film observé. Finalement, Nicolas et Bruno sont un peu comme les frères Wayans : ils débarquent de nulle part après des années d’absence et se sentent décidés à répondre à ce besoin.
Déjà en 2008, dans La personne aux deux personnes, l’utilisation à contre-emploi d’un Daniel Auteuil ridiculisé à tout va et celle, vocale, d’un Alain Chabat déchaîné, était loin de laisser indifférent même si cette comédie somme toute sympathique se contente de ce qu’on a émis plus haut : beaucoup de dialogues mordants, peu d’images tordantes. Dix-huit ans plus tard, Alter Ego approfondit la thématique : quand Jean-Christian Ranu (Daniel Auteuil dans La personne aux deux personnes donc) se voit imposer un alter ego fantomatique qui lui envahit l’esprit, celui d’Alex Floutard (Laurent Lafitte) prend physiquement forme, faisant d’Axel Chambon (Laurent Lafitte) un miroir déformant. L’adversité duelle traverse le premier et – actuellement – dernier long-métrage des deux zigotos, comme si Le double de Dostoïevski, ici frontalement adapté, avait toujours été l’élément qui motive leurs troubles à transmettre.
Comme pour répondre à À la recherche de l’ultra-sex (2015), c’est sous la ceinture – et sous les pantalons – que la première blague, totalement hors-champ puisqu’elle est édictée en fin de générique d’ouverture, traite d’un jeu de rôle balourd pour pimenter les parties de jambes en l’air du couple Floutard. Quand leur précédent film propose un mash-up de quelques centaines de séquences pornographiques, mettant l’action sexuelle au centre de tout plan, Alter Ego s’y refuse : lorsqu’il s’agit d’écouter les ébats des Chambon, forcément plus vigoureux, plus jouissifs – n’oublions pas qu’Axel est le double d’Alex mais surtout sa version « améliorée » –, c’est à travers un mur. Qu’ils soient centrés sur les besoins de virilité à retrouver ou sur les jalousies multiples liées à ce dédoublement que seul Alex peut voir et constater, les dialogues sont tels qu’on les attend : corrosifs, décalés, à même de provoquer un rire frontal. Mais cette fois, l’image ne manque pas de les rattraper, voire de les évincer tant les silences prennent en importance. Se met en place un système qui place la gêne au milieu de son dogme humoristique. Pour ceux se souvenant de leur tentative plutôt ratée d’adaptation « à la française » de The Office – Le Bureau, mini-série en six épisodes où François Berléand se la tentait patron dérangeant –, voir le ton typique pince-sans-rire de Ricky Gervais rejoindre une nouvelle fois celui de Nicolas et Bruno prend sens et permet surtout de penser le cadre.
Celui de la COGIP, éternel décor d’entreprise frelaté qui a parcouru l’oeuvre du duo, où la caméra posée à ras du sol va chercher par le zoom le visage enfantin-innocent de Denis Moulard (Marc Fraize), planqué sous un meuble, en train d’espionner les actes de ce nouveau parasite ébranlant la logique d’entreprise (après voisin, le sosie devient collègue) avant qu’un décadrage nous le découvre à quelques centimètres à peine de son sujet. Le bureau que partagent nos deux Lafitte les force à se regarder dans un festival de contrechamps où le malaise s’installe par le montage. Quand la caméra s’attarde sur l’un des deux visages et se refuse à couper vers l’autre, c’est pour mieux attirer le spectateur dans cet état de frustration. Le léger décalage se joue sur plusieurs strates qui se recoupent dans l’architecture même de la COGIP. On pouffe devant la fine moustache de Zabou Breitman, devant la porte au milieu de l’open space à laquelle on doit toquer quand on traverse le couloir, devant ces réunions inaudibles semblant décisives pour l’entreprise mais où l’on ne comprend rien. Ce lieu faussement daté/faussement moderne installe la notion de routine, qui suit le chapitrage de la narration par journée. Des journées qui se ressemblent et s’entament sur la première clope du matin d’Alex, lui qui se dresse devant l’angle d’un mur qui, coupant le plan en deux, l’empêche de faire un pas de côté. Ici encore, c’est le contrechamp sur le voisin qui apporte la discorde et trouble l’ambiance de ce décor de quartier pavillonnaire presqu’américain. Lui qui apparaît et disparaît sous une haie lors de ses étirements le premier matin envahit l’espace d’Alex le lendemain pour partager une cibiche. Le premier élan de grammaire de Nicolas et Bruno consiste à contaminer progressivement un cadre parfaitement ordonné.
Dans cette routine de bonheur aveugle où le manque de remous les avait placés, Alex et son épouse Nathalie (Blanche Gardin), c’est du regard de cette dernière que vient la rupture : plus la paranoïa de ce mari dont elle ne remarquait pas les défauts le rend irascible, plus elle constate à quel point ce nouveau voisin est attrayant sous tous rapports. Les axes se dédoublent, les contrechamps aussi. Alex, se planque dans une cabane de jardin pour observer ses voisins dérangeants, son visage affublé d’une paire de jumelles répondant à des plans décadrés jouant sur un hors-champ troublant (la porte d’entrée comme théâtre des allées et venues de jeunes femmes asiatiques – abductées ou étudiantes ? – ; le mur derrière lequel se terre le bruit d’une machine à laver dont Denis, fin connaisseur, ne parvient à déterminer la marque). Nathalie, elle, se met en évidence lorsqu’elle cherche du regard ses voisins charmants, son visage rayonnant répondant à sa propre téléportation dans cette autre maison où toutes les activités (des cours de yoga, des apéritifs dînatoires) l’impliquent et où Tatiana (Olga Kurylenko), l’épouse Chambon, devient une copine instantanée qu’elle ne fantasme pas. Alex n’a d’autre choix que de subir cette intrusion et Nicolas et Bruno s’en amusent : à mesure que les interactions entre voisins s’imposent, la caméra joue à la superposition des corps, à l’éclatement du contrechamp pour mettre les deux clones dans le même cadre constant, celui d’une cohabitation impossible où le jumeau viable devra bouffer l’autre. La confrontation en forêt fait suite à un long sentier où les deux hommes, marchant l’un derrière l’autre, se confondent comme si la disparition du parasite n’était en fait qu’une fusion.
Quand cette dernière se traduit par l’humour, c’est dans un plan unique, étendu temporellement, où Laurent Lafitte parfait son exercice de dissociation actorale. Le spectateur lui, a fusionné avec Nathalie, dont le regard traduit tant la terreur de l’imprévisible qu’une certaine fascination pour l’inédit. Les deux maisons se projettent dans un nouveau contrechamp-miroir de terreurs nocturnes alors que les révélations s’amorcent : Axel n’était pas un double si parfait, mais Alex qui a pris sa place en paiera le prix. Lui qui se voit écroué pour malversations observe celui qu’il a remplacé, complètement aliéné. Il n’y a pas de vainqueur dans cette histoire, la crise existentielle a tout balayé sur son passage, et un simple doute sur un quotidien monotone a fait chavirer un cocon douillet en une semaine de temps. Le sadisme avec lequel Nicolas, Bruno et Fiodor font courir ce quatuor de personnages à leur perte s’illustre dans cette grammaire simple, tenue de bout en bout, consistant à ternir progressivement le même lot d’images récurrentes. De quoi avoir envie de mieux profiter du peu qu’on a au lieu de fantasmer l’excès que l’on n’aura jamais.
Thierry de Pinsun