Par Super Seven
Bien loin de la Partie de campagne de Maupassant ou de Renoir, Raymond Depardon, homme aux multiples casquettes (reporter-photographe, réalisateur, auteur ou « preneur d’images » pour citer les mots de Valéry Giscard d’Estaing à son encontre) filme le road trip de la campagne présidentielle du même VGE jusqu’à son investiture en 1974. Au-delà des œuvres antérieures dont il s’inspire, le titre tend à un rapprochement ironique avec l’idée d’une dimension sportive enduite avec ce mot partie. Cette analogie annonce déjà l’idée d’un match haletant entre Mitterrand et VGE lors des élections de 1974.
Longtemps interdit à la diffusion par ce dernier – bien que sans censure officielle –, le film sort aux yeux du grand public en 2002. Une interdiction qui s’explique par l’aspect novateur de ce documentaire – VGE étant le premier président français à demander à un cinéaste de filmer sa campagne – qui finit par inquiéter le nouveau chef de l'État, soucieux de son image. Voiture, avion, balades à pied, serrages de mains, discussions internes : le film tend à démystifier la campagne du fondateur de la Fédération nationale des républicains indépendants (RI) et s’écarte des images connues du plus grand nombre (débats et discours). Sorti après les élections, le but de Depardon et de VGE n’est donc pas d’inciter les électeurs à voter pour lui mais plutôt de se dresser contre des images de télévision que l’on voit habituellement. Grâce à Depardon, les spectateur·ices découvrent une vie politique comme iels ne la voient pas toujours mais en découvrent les dessous.
1974, une partie de campagne permet à Raymond Depardon de dresser sa méthode de cinéma, dont il garde les principes tout au long de sa carrière. Inspiré du film de Robert Draw, Primary (1960), porté sur la campagne de John F. Kennedy et fortement influencé par le cinéma direct, le chasseur de VGE choisit de majoritairement garder les mêmes points de vue avec des images fixes, centrées sur leur sujet en mouvement, de rester en équipe réduite pour le tournage et surtout de ne pas intervenir dans la dramaturgie du documentaire. C’est avec l’accomplissement de ces principes que Depardon passe de chasseur d’homme politique à chercheur de vérité. En déterrant l'intimité de la campagne politique pour en livrer les secrets, il affirme préférer ce geste archéologique à une simple diffusion de discours – par exemple – qui ont pu être entendus, visionnés et analysés par les plus attentifs des votants.
Giscard à la conquête de la presse dans une foule déjà conquise
Des mains attendant que le candidat les empoigne, des tee-shirts à sa gloire, des foules scandant son nom : Raymond Depardon met en avant cet engouement d’électeurs conquis par les discours du candidat à l’élection, préfigurant déjà leur vote une fois devant l’urne. Giscard semble être un héros pour qui chaque électeur serait prêt à se battre pour n’obtenir ne serait-ce qu’un échange de regards ou de brèves paroles, notamment lorsqu’il peine à circuler en voiture au milieu d’une foule agitée et enjouée. À la sortie de son avion, le candidat de droite est accueilli par deux enfants, des journalistes et leurs flashs d’appareil photo. Ces deux derniers sont une autre cible du candidat – il est parfois à se demander si ce n’est pas la seule – car son image publique est importante : lorsqu’un plan court filme un photographe lors d’une prise de parole publique de VGE, ce dernier finit entouré de flashs. Tous les gestes de VGE semblent alors superficiels, conditionnés face à la caméra. En cela, le documentaire de Raymond Depardon s’avère capital puisque procurant une fonction en plus aux images, marbrées et silencieuses. Grâce à cela, le spectateur découvre l’attention portée par VGE à ses postures, à sa représentation publique : prenons pour exemple la jeune fille qu’il prend dans ses bras, lui donnant cette image attentionnée et proche de la jeunesse. 1974, une partie de campagne prouve d’autant plus cette manipulation des médias et des images entreprise par la politique.
Par moments, la caméra de Depardon se tourne vers un écran de télévision sur lequel est diffusé un discours de VGE. Une première fois lors d’un repas de famille du candidat, lequel finit félicité par la table, une autre lorsqu’il est en train de s’énoncer devant une foule de journalistes : Depardon alterne un plan sur l’écran diffusant le discours et un autre sur le candidat face à la foule. Ces deux situations – en famille d’abord puis face à son pupitre – bien qu’éloignées dans le film prouvent le geste de Depardon à vouloir montrer le candidat à la fois dans son intimité et dans son action politique. L’infime présence de sa famille dans ce documentaire illustre l’idée d’un besoin de sentir approuvé en permanence. Lorsqu’on le voit accompagné de ses proches, c’est durant un repas introduit par son propre discours diffusé à la télévision. Des retours positifs s’ensuivent : VGE est rassuré.
Plutôt que de filmer uniquement le procédé préélectoral, Depardon se concentre aussi sur l’engouement médiatique suscité par la campagne. Un plan illustre à merveille cette idée d’une médiatisation d’envergure : VGE vient d’insérer son vote dans l’urne, descend les marches de la mairie du petit village de Chanonat (dont son père, Edmond Giscard d’Estaing était le maire) et tous les journalistes se jettent autour de lui, en quête du meilleur portrait, d’une petite réponse étayant leur article. La caméra de Depardon surplombe la scène dans une plongée rappelant l’idée d’une épée de Damoclès agissant sur le candidat comme pour rappeler que l’image peut lui servir d’appui nécessaire mais qu’elle peut aussi devenir une arme se retournant contre lui. Il suffit d’un mauvais geste, une mauvaise parole filmée et diffusée et l’image publique de l’homme politique serait modifiée. VGE en est bien conscient, sans cesse inquiet de ce qu’il représente, à l’image de quelques scènes, certes amusantes, où il tire son peigne d’une poche intérieur de son costard afin de remettre en place les quelques cheveux se dressant sur son crâne. Cet argument tend à rappeler le contrôle du film a posteriori lorsque le président fraîchement élu refuse la diffusion de ce documentaire, mécontent de certaines séquences le concernant, jugeant qu’elles lui donnaient une mauvaise image ou sous un jour qu’il n’appréciait pas.
Si cette question de l’image est si importante, la question des discours ne se pose pas réellement puisque Depardon tient plutôt à constater le rythme effréné d’une campagne, cette idée mise en valeur par un montage alternant de brèves séquences de repos dans différents transports – où les discussions politiques, ou sur le calendrier ne cessent d’ailleurs – et celles où Giscard s’adresse à sa foule de conquis·es. Il n’est pas réellement question de convaincre. Au contraire, il faut documenter la campagne et tout ce qui l’entoure. L’idée de Depardon transcende la commande initiale en réalisant un documentaire dont l’objectif est de montrer l’envers d’une campagne électorale telle que nous la connaissons.
Dans un article des Cahiers du Cinéma consacré à un autre film du cinéaste, Faits divers (1983), Serge Toubiana évoque cette collaboration avec VGE comme étant une « prise en chasse » de la part de Depardon. Cette idée se matérialise avec différentes séquences où la caméra semble courir après l’homme politique, au point même de se fondre avec les appareils des journalistes lors d'événements publics tels que des conférences. Cela démontre un contraste entre les images journalistiques habituelles qui figent l’instant avec un simple cliché et le travail de Depardon qui enregistre cet ensemble de données afin d’en offrir un autre aperçu, plus en mouvement et donc plus détaillé. L’important est de rendre compte du rythme, des remises en questions – notamment après les résultats du premier tour de 1974 lorsque VGE se demande s’il ne faut rien faire pour le second tour ou bien s’il faut se tenter à de nouvelles prises de paroles, de position –, de la motivation sans faille et du mode de vie de l’homme politique, voire même de l’Homme politique dans sa globalité.
Erwan Mas
1974, une partie de campagne - Raymond Depardon © Palmeraie et Désert / VGE