Jonás Trueba, rêve collectif

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Par Super Seven

le 19/02/2026


Mis à l’honneur en ce début d’année par le Centre Pompidou – qui délocalise le temps de ses travaux ses évènements dans des lieux comme ici le mk2 bibliothèque –, Jonás Trueba se distingue au-delà de son œuvre par son art du partage. Cette rétrospective n’est pas seulement l’occasion de revoir les films qui ont su trouver leur public en France et de découvrir ses premiers faits d’armes (inédits chez nous jusqu’à Eva en août, sorti en 2019), c'est surtout l'occasion de célébrer sa bande de collaborateurs du groupe Los Ilusos, venus en nombre saluer et échanger avec le public parisien. Aux projections de ses films s’ajoutaient celles des autres productions du collectif (Les filles vont bien d’Itsaso Arana et Histoires de la bonne vallée de José Luis Guerín), accompagnées de rencontres, performances, masterclass…

Cette circulation constante et harmonieuse fait écho à ce que l’on perçoit des bureaux de Los Ilusos à travers les conversations relatées dans le livre qui accompagne l'événement (Jonás Trueba : le cinéma c’est vivre trois fois plus, coordonné comme la rétrospective par Eva Markovits et Judith Revault d’Allones), durant lesquelles il semble qu’à tout moment quelqu’un puisse franchir le pas de la porte et se joindre à la discussion. Elle rejoint logiquement la méthode de production du « cinéma possibiliste » que Trueba met constamment en avant, soucieux d’intégrer non seulement le processus collectif de création comme une part entière de l’œuvre (idée matérialisée dans Los Ilusos et sa « transparence totale », donnant au spectateur un accès quasi direct à la captation de certaines répétition ou prises de son ou encore à la fin de Venez voir lorsque l’image bascule vers le making-of en Super 8 de cette dernière séquence-balade champêtre), mais aussi de permettre au spectateur une identification aux créateurs au-delà des personnages, nous encourageant à prendre les armes pour créer. Le cinéma possibiliste ne consiste pas seulement à élaborer à partir de ce qui est à notre portée et à hauteur d’une production modeste, mais surtout à rendre compte que tout ce qui nous entoure est matière au jeu, à la fiction et ultimement à la création. C’est ce qui émeut dans Los Ilusos : voir León balbutier pour écrire un nouveau film, se perdre dans des questionnements existentiels (son idée de scénario est basée sur la reprise de la vie chez les proches d’un homme qui s’est suicidé) mais aussi dans de simples moments quotidiens (une discussion à la cinémathèque, une virée à la librairie écourtée car le livre qu’il cherche n’est pas encore arrivé…) et le mettre en parallèle avec le tournage même ramène le geste de Trueba à quelque chose d’accessible, où les doutes sont le terreau de nouvelles idées et donc de nouvelles scènes. Il retourne ainsi le syndrome de l’imposteur selon lequel il faudrait mériter de pouvoir filmer, en rappelant que la nécessité vient non pas du créateur mais de son sujet et que la plus infime des choses peut être un sujet, mériter d’être filmée. Il partage une part de cette philosophie avec les jeunes acteurs de La Reconquista, Candela Recio et Pablo Hoyos, lorsqu’il se lance avec eux dans le « docu-fiction » Qui à part nous avec pour idée d’écrire et filmer leurs désirs, laissant champ libre à la mise en scène de leurs propres vies. En offrant aux adolescents l’espace pour fantasmer une réalité alternative à leur existence, leur permettant même de diriger eux-mêmes la caméra par moments, Trueba invite la maladresse comme part intégrante de son récit et touche ainsi à une retranscription bien plus tangible de cette période de la vie dont le flou (des sentiments, des convictions, sur l’avenir…) est au centre.

Cela s’intègre dans une sorte de flux cinéphile qui parcourt le cinéma de Trueba qui cite dans de nombreux textes et entretiens des références telles que Jean Eustache, Éric Rohmer ou le plus contemporain Hong Sang-soo. Il pourrait presque poursuivre l’adage rivettien selon lequel « la seule critique véritable d'un film ne peut être qu’un autre film » dans une extrapolation consistant à dire qu’il n’y a pas de meilleure manière de parler de cinéma que d’en faire. Sans écarter l’exercice critique, qu’il estime et pratique, l’idéal truebien serait plus exactement de percevoir les productions écrites et filmées comme dialoguant entre elles dans un échange jamais figé ni conditionné à la fin de parcours classique d’un film que serait la sortie en salle (en témoigne le remontage de son deuxième long métrage, Los Ilusos 13 + 13, qui lui offre une seconde vie treize ans après sa réalisation). On ressort alors de ses films avec une sensation bien plus vertigineuse que la simple satisfaction d’un visionnage accompli : celle d’avoir ouvert de nouvelles portes pour se plonger dans de nouvelles œuvres (qu’elles soient filmées, écrites, chantées…).

C’est peut-être pour cela que la répétition est au cœur de son œuvre : les variations de ses histoires ne sont pas à envisager comme des recommencements mais plutôt comme l’évolution des personnes qui l’entourent et l’inspirent dans un processus non pas marqué par de grandes « étapes » de la vie mais continu. Ainsi, dans Septembre sans attendre, lorsque le personnage d’Ale (Itsaso Arana) retrouve Francesco Carril sur le tournage de Los años nuevos (série de Rodrigo Sorogoyen dans laquelle Carril tient le rôle masculin principal), il s’agit plus d’inclure une part du quotidien de son ami à qui il rend visite que d’un simple clin d’œil « méta ». L’idée de retrouver ses acteurs comme on retrouve des copains permet non seulement de créer une attente vis à vis des prochains films du cinéaste mais aussi de se plonger entièrement dans son univers pour tisser des ponts entre les oeuvres et en découvrir des prolongements, à l’image du clip de la chanson à l'origine des Exilés Romantiques, Oda al Amor Efímero de Tulsa (disponible sur la chaîne Youtube de Los Ilusos) réalisé durant le tournage avec le trio d’acteurs masculins conservant leurs personnages dans le van qui les transporte. Elle illustre aussi le lien de Trueba à ses comédiens, autour desquels il semble créer des fictions par pur désir et plaisir de les filmer. Le motif de la répétition dans le cinéma de Trueba s’interprète aussi comme celui de la fidélité avec les figures notamment de Vito Sanz et Francesco Carril qui ne le quittent pas depuis Los Ilusos (même pour une apparition fugace comme Carril dans Septembre sans attendre voire quasi inaperçue comme Sanz en client au comptoir d’un bar dans La Reconquista). Ce désir s’incarne bien sûr aussi au travers d’Itsaso Arana, qui partage d’abord l’affiche avec Carril dans La Reconquista avant de devenir une figure centrale du cinéma de Trueba. Eva en août représente en cela un point charnière de la filmographie de l’espagnol – au delà d’être le long-métrage l’ayant fait connaître par chez nous – puisqu’il se décentre de ses préoccupations propres et de ses projections sur les autres en invitant sa compagne à la vie à co-écrire le récit et l’axant pour la première fois sur un point de vue exclusivement féminin, rendant possible une fusion entre lui-même, son entourage et leurs personnages (il répète d’ailleurs le processus d’écriture à plusieurs avec Sanz et Arana pour Septembre sans attendre).

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Eva en août (2019)

Le titre de la rétrospective « Le goût du présent » prend tout son sens au regard des propos que Trueba lui-même appose au cinéma de Sophie Letourneur lors de l’échange avec cette dernière et Guillaume Brac autour de la production, lui disant qu’il a le sentiment de « voir la vie se dérouler en temps réel devant nos yeux » face à ses films. Il est toutefois amusant de figer dans le présent un événement qui paraît regarder vers le passé pour clore un chapitre (nombreux sont les critiques à avoir souligné que Septembre sans attendre semble marquer la fin d’un cycle, peut-être parce qu’il représente sa plus grosse production à ce jour, nous amenant à nous questionner sur un épuisement possible de la fougue du “possibilisme” ?) tout en interrogeant le futur à travers de nouveaux projets. La question « Où en êtes-vous ? », fréquemment posée aux cinéastes mis à l’honneur par le centre Pompidou, arrive à point nommé après une période durant laquelle Trueba décrit la sensation de se perdre et le besoin de revitaliser son cinéma.

Dans toute sa générosité, il y répond non seulement par le court-métrage habituel commandé pour l’occasion mais aussi par un Film Surprise qu’il a eu à cœur d’offrir pour « ne pas venir les mains vides », plus que jamais représentatif de cet échange entre celui qui fait et ceux qui reçoivent. C’est aussi plus simplement un prétexte pour faire du cinéma avec ceux qu’il aime, sans pression de distribution ni de succès populaire, ce qui lui permet de revenir à un dispositif de tournage ultra minimaliste entre amis et famille à la manière des Exilés Romantiques (road trip entre Madrid et Annecy tourné en huit jours, en passant par un long échange au sein du jardin du Luxembourg à Paris sans aucune autorisation de tournage). Le cadre y est toutefois bien plus simple – et plus intime encore – puisqu’il revient une nouvelle fois à son père Fernando Trueba (déjà présent dans Septembre sans attendre) et aux histoires qu’il lui conte lors des repas. Sous couvert d’une coupure de courant générale dans toute l’Espagne engendrant une ambiance apocalyptique dans le quartier (sans doute un écho à la période de pandémie COVID qui a beaucoup marqué le réalisateur), Fernando se retrouve à dîner à la bougie avec son voisin français et sa coach sportive et se lance dans le récit passionné des aventures de Napoléon et la famille royale espagnole à Bayonne, son obsession du moment.

L’irruption d’Itsaso Arana, reprenant son rôle de fille de Fernando après Septembre sans attendre, ajoute à notre sourire et s’inscrit dans la continuité des récurrences du cinéma de Trueba, avec les longs interludes musicaux intra-diégétiques. Mais le cinéaste dépouille surtout son cadre à l’extrême, filmant sur la majeure partie du long-métrage son père en légère contre-plongée dans un gros plan d’un noir et blanc très contrasté évinçant tout autre élément de l’écran pour ne laisser subsister que son visage nous absorbant dans son monologue quasi pythique dont les mots importent moins que la manière de les dire, témoignant une nouvelle fois d’une fascination contagieuse pour ses proches. À nouveau le dialogue s’installe par-delà la toile avec un dernier regard complice de l’aîné vers la caméra, glissant d’un discours adressé au spectateur à un discours adressé à son fils, comme pour lui demander s’il a suffisamment amusé la galerie. Il est plus que jamais émouvant de penser ce Film Surprise comme un prolongement de la vie, peut-être en partie une expérience conçue pour résonner avec cet instant où Fernando Trueba lançait des blagues au public avant le début de la projection et celui où les lumières se rallument sur les visages émus de la famille Ilusos dans une salle pleine à craquer, mais surtout comme la preuve que ce(ux) que l’on aime représente(nt) une source intarissable d’inspiration.


Pauline Jannon


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Film Surprise (2026)