Par Super Seven
Dans la lignée du cinéma de Věra Chytilová, figure de la Nouvelle vague tchécoslovaque des années 60, l'oeuvre seventies de Márta Mészáros continue de montrer le lien étroit entre le corps féminin et le contexte politico-social en Europe de l'est. Pourtant, pas de discours à proprement parler : dans Adoption (1975), Neuf mois (1976) et Elles deux (1977), il s'agit d'inscrire ces données directement dans la chair des femmes. La condition féminine n'est pas matière à sociologie mais à expérience, en témoigne l'attention portée au cadre et la sensualité des mouvements de caméra pour saisir les mouvements de ses personnages. Chez Mészáros, la femme travaille, souvent avec ses mains – à l'usine dans Adoption, dans une briqueterie dans Neuf mois et dans un centre d'hébergement pour femmes dans Elles deux. Malgré la rudesse des activités, l'attention qui y est portée confère une forme de préciosité : ce sont les gros plans qui s'enchaînent pour lier les objets défilant sur les tapis roulants aux bras usés ; la visite de l'exploitation qui relève du documentaire en montrant l'inscription des silhouettes et des tâches dans ce décor sombre et oppressant ; ou encore la question de l'espace entre le bureau de Mari (Marina Vlady, héroïne de Elles deux) et son espace domestique. L'important n'est pas la souffrance qui ressort du labeur mais son caractère étrangement libérateur car apportant un autre lieu de vie hors du cocon familial souvent plus contraignant.
C'est l'idée qui parcourt Neuf mois où Juli (Lili Monori), mère célibataire ayant arrêté ses études pour pouvoir éduquer son fils, se fait embaucher à la briqueterie. Rapidement, elle entame une liaison avec le contremaître, Janos (Jan Nowicki, acteur récurrent de la cinéaste), qui s'empare de son existence. La "romance" agit comme la fiction venant parasiter la vie autonome de la jeune femme : Janos la suit, lui impose son rythme (de vie et de sexualité) et jalouse tout ce qui l'entoure. Si Mészáros a la main lourde dans cette représentation de la toxicité qu'elle double souvent de dialogues explicatifs, son portrait étouffant du couple génère un malaise palpable au gré des plans rapprochés sur le visage de Juli. L'enjeu est donc de se réapproprier son corps et un espace pour s'y épanouir, ce qui passe par le détachement de cette fiction préoccupante qu'est le couple hétérosexuel. Étrangement, sa porte de sortie réside dans une grossesse – qui donne son titre au film bien qu'elle n'occupe de fait qu'une maigre partie du récit – à partir de laquelle elle entend récupérer le contrôle de sa vie. Une idée qui culmine dans la conclusion du film voyant la dimension documentaire reprendre ses droits lors de l'accouchement filmé sans coupe, jusqu'à la sortie de l'enfant. La crudité de la scène, ponctuée par un arrêt sur image sur le regard de la mère apaisée vers son enfant hors champ, intervient comme un brutal retour au réel, forçant le spectateur à s'attarder sur cette épreuve du corps, ce travail pour en saisir l'importance et lui donner sa matérialité.
Adoption fait figure de matrice de cette conception politique du corps, par sa mise en scène d'une austère légèreté. La rencontre est celle de deux femmes, Kata (Katalin Berek), ouvrière en menuiserie, et Anna (Gyöngyvér Vigh), vivant dans un foyer pour délinquantes. La première rêve d'adopter un enfant car son amant – déjà marié et père – refuse de lui en faire un, l'autre d'épouser celui qu'elle aime pour s'émanciper. D'un côté, une certaine désillusion quant à la conception traditionnelle du foyer conjugal et parental, de l'autre ce dernier vu comme seul horizon. À partir de ce constat duel, Mészáros compose une ballade harmonieuse sur la quête du bonheur au gré d'une mise en scène vouée à rapprocher les corps et cœurs des deux femmes. Lorsque l’aînée accepte d’héberger sa cadette, la cohabitation prend la forme d’un réagencement de l’espace pour tisser leur nouveau lien : que les cadres soient larges ou plus resserrés, la proximité advient, doublée d’une tendresse qui traduit la recherche d’affection de chacune face à la solitude induite par leurs situations respectives. Lors de leur première soirée ensemble, leurs visages se retrouvent dans le même plan par des jeux d'amorce ; de même, lorsque Kata se confie sur son envie de maternité et sa relation avec Jóska en lisant une lettre écrite à ce dernier, un panoramique relie sa voix à l'oreille attentive d'Anna avant de reculer pour les rassembler à l'image. Ce faisant, loin de la mise en œuvre attendue d'une dynamique mère-fille, Adoption met ses personnages sur un plan horizontal, basé sur la confiance et l'entraide pour que toutes deux arrivent à atteindre leurs objectifs. Cette intimité est renforcée par le noir et blanc très contrasté qui fait affleurer le grain de peau des deux femmes dans l'obscurité, que ce soit lors d'une sublime scène nocturne où Anna vient se lover dans le lit de Kata avant de dormir, juxtaposant leurs têtes ou à la sortie d'une douche de la seconde qui voit la première la sécher spontanément avec grande attention. Le rapport au corps de l'autre, dans une logique de soin, nourrit ce double récit pour n'en faire plus qu'un le temps du film avant la séparation ultime grâce à leurs accomplissements mutuels.
C'est ici qu'Elles deux intervient comme le croisement des deux œuvres précédentes. À la fois suite officieuse de Neuf mois (on y retrouve une Juli, toujours jouée par Monori, qui tente de s'en sortir avec son enfant) et continuité spirituelle d'Adoption (elle se fait recueillir par Mari, femme plus âgée au couple branlant avec qui elle noue un lien fort à fins d'émancipation collective), le film crée sa propre tonalité pour atteindre une bienveillance teintée d'amertume. La douche est désormais l'affaire de la plus âgée qui invite son amie habillée à la rejoindre dans un élan d'insouciance ; une discussion au restaurant devient le théâtre d'un déferlement de regards masculins au point d'encercler la table des deux femmes – version extrapolée d'une scène d'Adoption où Kata et Anna se font accoster par un homme dans un bar dont elles sont le centre d'attention. Ce qui se joue est toutefois différent : Elles deux est l'histoire d'un constat, celui de l'impossibilité d'hommes à dépasser leur individualisme pour celles qu'ils disent aimer. Que ce soit le mari abusif et toxique de Juli (toujours incarné par Nowicki) finissant à l'asile ou celui las et déconnecté de Mari, ils ne répondent aux désirs de leurs femmes qu'à travers l'acte sexuel, réponse automatique qui ne leur demande qu'un effort moindre. Peu d'attention, encore moins de compréhension ou de vulnérabilité de leur part, ils creusent sans s'en rendre compte un fossé qui réunit les deux femmes tout en les isolant, eux. La séquence finale parachève cette étrange étude des liens familiaux et conjugaux en faisant se rejoindre les deux femmes avec le fils de Juli, dans un immeuble : l'enfant est perturbé par l'état de son père que Mari dissimule à l'ex-femme, tandis que la perspective d'un foyer à deux mamans se dessine dans une course vers le bâtiment. Le cinéma de Meszaros semble ainsi développer une équation voulant que la multiplication des corps féminins ne puisse être que préférable, si tant est qu'on les laisse s'exprimer.
Elie Bartin
Neuf mois - Márta Mészáros (1976, Baba Yaga Films)