Billet cannois #4 : Ma vie Ma gueule & La prisonnière de Bordeaux

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Par Super Seven

le 19/05/2024


Femmes fatales

La Quinzaine est, depuis toujours, le contrepoint à la sélection officielle, son contrechamp qui donne à voir des regards trop étonnants pour figurer au Grand Théâtre Lumière. L’arrivée de Julien Rejl à sa tête en 2023 appuie cette idée, avec cette année une attention particulière portée à un cinéma d’apparence modeste (que ce soit dans les styles ou les moyens de production) mais qui s’avère souvent plus riche que celui qui a droit au tapis rouge. Deux films français de réalisatrices importantes en sont le témoin en ce début de festival : Ma vie Ma gueule, ultime film posthume de la regrettée Sophie Fillières, et La prisonnière de Bordeaux de Patricia Mazuy dont chaque film est un petit événement. Deux portraits de femmes à la tonalité déroutante, oscillant habilement entre émotion et comédie.

Ma vie Ma gueule

Difficile de faire plus émouvant pour ouvrir la Quinzaine qu’en diffusant Ma vie Ma gueule en présence des enfants de Sophie Fillières, Agathe et Adam Bonitzer, qui ont supervisé le montage à la suite du décès de leur mère.
Par le biais d’une alter ego infiniment proche du modèle, sobrement nommée Barbie Bichette (Agnès Jaoui), Fillières fait de l’auto-centrage le sujet même de son film : la dissolution du moi dans lui-même et sa charge absurde (aussi hilarante qu’elle est parfois mélancolique). Le one-woman-show détache son personnage du monde en prenant les mots pour vecteurs – la gêne et les incompréhensions de cette figure fantasques sont des expériences du langage, non sans rappeler celles de Huppert dans le récent A traveler’s needs de Hong Sang-soo – et parmi eux, les noms garants de l’identité. Le nom des autres, le sien, leur oubli et leur souvenir sont toujours les catalyseurs d’une présence à soi et à son histoire.
Fractionnée en trois parties (la drôlerie maladroite qui révèle le trouble, la gravité lors d’un passage en hôpital psychiatrique, puis la douce rêverie qui accompagne la reconstruction), la trajectoire de Barbie imprègne certes le ton de l’écriture, mais dans une modalité qui ne conçoit jamais le rire sans désarroi et inversement. À ce titre, le dernier tiers qui suit son voyage curatif en Angleterre, est sans doute le moins indispensable – d’une part car il recycle simplement les amalgames tragi-comiques de la première heure, mais aussi parce qu’il oriente le récit vers un ordre curatif plus classique.
C’est cette forme, plus dépouillée que jamais (et qui, à nouveau évoque notre maître sud-coréen), qui accuse en pleine limpidité cette écriture de l’intime. En séance de psychanalyse, Barbie est agacée par le mutisme de son praticien ; elle l’apostrophe au hasard pour le faire réagir mais le plan reste figé sur elle – le contrechamp a disparu. Et c’est grâce à ce plan manquant que Barbie finit, à force de monologues informes, par retomber sur elle-même, sa gueule et ce qui la meut.

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Ma vie Ma gueule - Sophie Fillières

La prisonnière de Bordeaux

Deux ans après Bowling Saturne, Patricia Mazuy revient avec La Prisonnière de Bordeaux pour continuer son œuvre singulière basée sur le mélange des genres. Racontant l’histoire de deux femmes de détenus, La prisonnière de Bordeaux reprend le côté procédural de Bowling Saturne mais alterne entre le drame social et la pure comédie. Une mutation organique qui résulte du partage des registres entre les deux comédiennes quand elles sont réunies à l’écran ; Hafsia Herzi incarne le versant plutôt dramatique (non sans pointes d’humour pinçant) tandis qu’Isabelle Huppert est une grande mélodramatique et hilarante, assez proche de son rôle dans 8 Femmes. Cette scission renvoie également à la différence de classes sociales entre les deux femmes — Mina (Herzi) galère et Alma (Huppert) la prend sous son aile aisée —, que Mazuy n’appuie toutefois pas à des fins moralisatrices sur ce sujet (la bourgeoisie blanche ne vient pour une fois pas au secours des minorités). Au contraire, la cinéaste (bien aidée ici par ses co-scénaristes François Begaudeau et Pierre Courrège) inverse le rapport de force attendu. Mina apporte davantage à Alma sur sa sociabilité et lui donne du recul sur sa situation — elle n’est pas heureuse, son mariage est dysfonctionnel —, ce qui, malgré la quasi-puérilité constante d’Huppert, la chamboule progressivement.
Une certaine dissonance prend forme. Le classicisme du film, dont la partie sociale est aussi peu subtile qu’elle est convenue — la femme acculée par les anciens partenaires délinquants de son mari, l’obligation de devoir tromper son amie… —, est parasité par un véritable sens du décalage. Dès le début, quand Isabelle Huppert erre dans un magasin de fleurs, elle est filmée depuis le plafond à travers des vitres déformantes. Mazuy donne la couleur en altérant un lieu d'apaisement pour mieux révéler l'inadéquation du personnage en son sein et manifester son tourment. Son reflet dit une vérité sur sa condition qu'elle ne peut s'avouer et dont la prise de conscience passe par l’alterité. On est loin du sombre et choquant Bowling Saturne ; le gouffre de deux frères trop fusionnels laisse place à la lumineuse amitié entre deux femmes que rien ne rapproche — si ce n’est la prison, lieu paradoxalement solitaire. Même leur début de relation est purement superficiel, Alma ne cherchant qu'un compagnon de substitution à son chat disparu. Une problématique absurdement touchante qui raconte aussi un certain rapport au monde dans la nécessité du contact humain. Pour Fillières comme pour Mazuy, les mots guérissent les maux.


Victor Lepesant & Pierre-Alexandre Barillier


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La Prisonnière de Bordeaux - Patricia Mazuy