Billet cannois #5 : Caught by the tides, Trois kilomètres jusqu’à la fin du monde & Limonov

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Par Super Seven

le 20/05/2024


Le Festival de Cannes, s’il est intéressant à plus d’un titre, a le mérite de nous renseigner sur la santé du cinéma international. Certes la sélection, par essence limitée, ne peut en donner la pleine mesure, mais il est toujours passionnant de voir se confronter sur une courte période des regards variés sur des zones géographiques distinctes. Ainsi cette année voit par exemple le retour de l’habitué Jia Zhang-ke avec Caught by the tides, nouveau film sur la Chine comme microcosme reflétant le monde, face à la découverte d’une nouvelle voix, le roumain Emanuel Parvu et son récit sur l’homosexualité dans son pays, Trois kilomètres jusqu’à la fin du monde. Enfin, comment ne pas mentionner l’un des nouveaux chouchous de Thierry Frémaux, le russe Kirill Serebrennikov qui n’a toujours rien remporté ici mais qui pourrait, avec Limonov, avoir atteint un sommet dans son art.


Caught by the tides

Dans une compétition très peu aventureuse et notable jusque là — à l’exception près d’un certain Megalopolis —, le nouveau long-métrage du réalisateur chinois Jia Zhang-ke, Caught by the tides, apparaît comme une bouffée d’air frais. Tourné sur plus de vingt ans (entre 2001 et 2022) avec l’actrice Zhao Tao, le film opère à un double niveau. D’une part, il s’agit d’un constat, concret par « l’évolution » saisie en temps réel, d’une Chine en pleine mutation ; de l’autre, ce constat n’est pas tant informationnel que sensoriel. C’est le poids de ces visages de plus en plus marqués au fil des années ; des corps qui se fragilisent ; un environnement évolutif — Caught by the tides est découpé en vignettes consacrées aux différents endroits filmés, villes comme cantons. Une proximité se crée ainsi avec les figures que l’on accompagne : Tao, évidemment, mais aussi quelques autres têtes, plus secondaires et parfois peu présentes, qui reviennent çà et là pour rappeler, dans un sursaut, un temps révolu. Bien que nous les reconnaissions, une forme de tristesse prend place quand ce qui les singularisait avant n’est plus, au point qu’ils sont désormais indissociables de la foule dans laquelle ils se fondent.
Outre les individus, ce passage du temps agit aussi sur les moyens techniques utilisés par Jia Zhang-ke, lequel en profite pour varier les régimes de prises de vue. À des images tournées au caméscope se substituent celles d’une caméra traditionnelle puis, dans une logique d’expérimentation, l’iPhone et une caméra 360 degrés sont mobilisés. La mise en scène suit ce même parcours avec une évolution des mouvements de caméra, allant d’une certaine fixité à des « travellings » peu naturels, quasi robotisés. La liberté de l’Homme est en jeu, menacée à mesure que les robots prennent de plus en plus de place physique comme sonore. D’ailleurs, si Caught by the tides est sonore, il est aussi quasi-muet : les messages entre personnages sont directement montrés à l’écran au gré d’intertitres sur fond noir. On se laisse alors porter par des regards émus, des petites attentions, et des marées d’émotion, que l’on ne soupçonne plus dans cette société en perdition, surgissent de nouveau, plus forte que jamais.

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Caught by the tides - Jia Zhang-ke

Trois kilomètres jusqu’à la fin du monde

Dans la poignée de surprises de la compétition se trouve Trois kilomètres jusqu’à la fin du monde du réalisateur roumain Emanuel Parvu. Le film se scinde en deux : une enquête sur l’agression du jeune Adi — dont on découvre assez vite le motif homophobe — et les répercussions de la recherche de cette vérité, marquée par l’ascendant psychologique qui se créé entre ses parents et le jeune homme. Ceux-ci n’acceptent pas la sexualité de leur fils mais ils ne sont pas les seuls mal à l’aise suite à cette attaque ; le village tente de mettre l’histoire sous le tapis pour ne pas avoir de polémique alors que ces actes dépassent ce simple lieu et menacent d’exploser aux visages des habitants. Parvu a le mérite d’aborder cela calmement (dans le sens le plus littéral du terme) : sa mise en scène se fait discrète mais plutôt classieuse, à base de longs plans fixes dans lesquels Adi, piégé, évolue, en contraste d’autres en mouvement qui accompagnent les personnages dans leurs actions. Même la toxicité familiale n’est pas tant invasive que diffuse. Elle se propage doucement au gré de certains gestes et réflexions aussi bienveillants qu’oppressants (l’incitation à ne pas faire de coming out pour éviter la persécution ou le retrait du téléphone pour l’empêcher de partir) afin de questionner sur l’amour véritable de parents désemparés dans cette situation, ce qui renforce l’horreur de cette situation inexcusable. Cette ambiguïté vole toutefois en éclats lors d’une scène grossière d’exorcisme qu’Adi subit, attaché, suivie d’une véritable séquestration de ce dernier. Parvu met les deux pieds dans le plat et Trois Kilomètres jusqu’à la fin du monde tend vers le film-dossier sur un sujet actuel et fort, au traitement axé sur l’idée de la souffrance endurée plutôt que le questionnement. En réduisant finalement son sujet à cela, il perd ce qui fait sa force initiale : une étude de caractères complexes où l’incompréhension intergénérationnelle parasite le bien-être de gens qui s’aiment. En espérant que le Motel Destino de Karim Aïnouz agisse comme un contrechamp à cela : sans forcément enlever la part sombre de ce type d’histoires mais s’y confrontant moins grossièrement.

Limonov : The Ballad

Si La Femme de Tchaïkovski, à la beauté formelle évidente couplée à une narration basée sur la répétition, avait pu déconcerter, il est difficile de ne pas être attiré par l’adaptation du roman biographique d’Emmanuel Carrère sur la personne controversée qu’incarne Eduard Limonov par Kirill Serebrennikov. Justement, avec Limonov: The Ballad, le cinéaste russe revient en force, délaissant légèrement la folie de La fièvre de Petrov mais pas l’univers punk qu’il ne cesse de déployer depuis Leto. Il faut attendre quelques minutes, après une interview classiquement filmée en pellicule et en 4/3, pour que Limonov et Serebrennikov dynamitent — littéralement, une grenade explose le titre — les codes du genre avec une ouverture du cadre vers un format 16/9. On pense à Mommy, le talent en plus. Limonov devient maître du récit — il assure même la narration en voix-off — mais il n’est pas des plus fiables. Cette approche permet à Serebrennikov de faire ce qu’il fait de mieux : plonger dans une réalité fantasmée, magique, relevant de la théâtralité qui lui est si chère ; entre chants improvisés et jeux sur l’espace pour découper les scènes – un personnage passe du fond d’un plan au-devant pour relancer la continuité d’une séquence… Le personnage, provocateur et aux avis tranchés pour faire débat, est son propre metteur en scène. Une idée qui trouve un point culminant lors d’un moment musical en plan-séquence — gimmick récurrent du cinéaste — où le personnage parcourt des décors jusqu’à aller au-delà de ceux-ci pour révéler qu’ils sont en carton. Le plan séquence permet ici de mettre en avant l’horrible personnalité du personnage – persuadé d’être génial dans sa démiurgie – par le contraste avec des cartons de fin rappelant sa vraie nature (Limonov est devenu leader néo-nazi à terme). Ce wannabe écrivain qui a su gravir l’échelle sociale — qu’il précise plusieurs fois détester — en enchaînant les petits boulots (évidemment, il se proclame ouvrier avant tout) est en réalité un petit parasite pitoyable. C’est dans cet ultime geste que Serebrennikov reprend le contrôle de son œuvre et renvoie son sujet à ce qu’il est réellement : une personnalité aussi passionnante qui se fantasme cependant plus extraordinaire et libre qu’elle ne l’est. Victoire par KO du cinéaste, vivement la prochaine rencontre.


Pierre-Alexandre Barillier


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Limonov : The Ballad - Kirill Serebrennikov