Billet cannois #3 : À son image & Rendez-vous avec Pol Pot

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Par Super Seven

le 18/05/2024


Sur le tapis rouge, photos interdites !

Faisant suite à un début de compétition hoquetant, le nouveau film de Thierry de Peretti, À son image (Quinzaine), et le retour à la fiction de Rithy Panh avec Rendez-vous avec Pol Pot (Cannes Premières) ont quelque chose de rassurant. Hasard du calendrier ou subtil alignement des sélections, les deux cinéastes semblent converser l’un avec l’autre dans leur manière de disposer des journalistes, photo-reporters face à l’histoire. La complexité morale de cette pratique, son entrelacement avec l’intime et, surtout, la charge mémorielle des images sont autant d’axes qui s’entrechoquent dans les deux films et à la suite du récent (et passionnant) Civil War d’Alex Garland – signe que la thématique inspire et préoccupe les auteurs contemporains.

De Peretti, d’une part, adapte le roman de Jérôme Ferrari, grande fresque sur la Corse nationaliste des années 80 et 90. Sa figure centrale, Antonia, est une jeune photoreporter, spectatrice à deux horizons du tumulte politique qui gronde, puisque son entourage amoureux et amical est constitué des mêmes activistes révolutionnaires dont elle couvre l’action au quotidien. Il y a donc un profond maelstrom romanesque, de la formation de l’engagement politique à sa perversion lorsqu’il se meut en guerre de gangs. En interaction évidente se disposent les errances sentimentales qui animent le groupe de jeunes, leur discrète énergie vitaliste contredite par le spectre d’une vie réprimée, les violences qui couvent. Un souffle du temps long, où les destinées sont marquées par la traversée de l’histoire et la déception d’un idéal – en somme, un flux scorsesien du tragique. En son sein, Antonina enregistre, d’un même geste, l’amour et le politique, le réel et le sentiment qui sont au fond une seule et même matière.

Aussi, c’est la narration elle-même qui se charge d’une position de témoin, en complétant par l’archive les éléments historiques qui se dérobent à la reconstitution. En l’occurrence, cet impératif documentaire vaut aussi pour les éléments les plus lyriques du récit. La froideur attentive et paradoxalement organique de la mise en scène est aussi une manière de laisser sa figure centrale (campée par la révélation Clara-Maria Laredo) absorber la charge émotionnelle du film, dans la tranquillité du plan long, unitaire, qui laisse arriver la vie au-delà de l’image : en captation.

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À son image - Thierry De Peretti

C’est une problématique presque identique qui irrigue Rendez-vous avec Pol Pot, puisque Rithy Panh reconstitue un Cambodge des khmers rouges maillé d’images manquantes ou (heureusement) impossibles à restituer – qu’il s’agisse de Phnom Phen désertique au corps famélique des enfants. Panh travaille avant tout contre l’absence du champ en capturant ces scènes intournables à l’aide de maquettes pour conserver une distance avec elles. A côté, Irène Jacob, Grégoire Colin et Cyril Gueï sont trois journalistes français d’une délégation invitée par le régime, qui ne savent rien du génocide en cours. Ce thriller silencieux prend toujours pour enjeu l’image à laquelle ils ne doivent pas accéder, l’opacité d’un pouvoir à travers laquelle les personnages tentent de percevoir la vérité. Il y a déjà quelque chose de passionnant à se remettre dans la position de l’ignorant pour découvrir l’horreur, non dans sa frontalité mais par les manquements qu’elle occasionne. Alors même que le personnage de Colin arrive avec de la sympathie pour le régime (héritée d’un parcours commun avec les dignitaires révolutionnaires éduqués à Paris), c’est au gré de mises en scène plus ou moins grossières que le doute se forme. La vérité est capturée sur leur pellicule, ou les images d’archives dont le film est maillé, jamais sur les images tournées par Panh. Lorsque Cyril Gueï finit par capturer l’indicible, celui-ci reste hors-champ, et seules les images originales y sont opposées ; c’est là le geste formel le plus fort, avec cette intégration au plan de fiction d’images d’époque de Phnom Phem en ruine comme reflets sur les fenêtres de la voiture d’Irène Jacob. Enfin, c’est Pol Pot lui-même qui verbalise in fine le projet génocidaire en construction lors de la confrontation-titre : son visage, son image réelle reste dans l’ombre tout au long de la séquence, comme une donnée inaccessible par-delà le portrait officiel – la présence physique du tyran lorsqu’il prend sa décision.

Le dernier (et ultime ?) film de Paul Schrader, Oh Canada, est lui-aussi manifeste de la puissance des images comme construction d’une mémoire paradoxale – ici opposée à la dégradation de la mémoire d’un Richard Gere vieillissant ; nous y reviendrons. S’ajoutant aux deux gestes cités, il lance une piste supplémentaire : l’accès au passé est avant tout une question de montage.
Affaire à suivre donc…


Victor Lepesant


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Rendez-vous avec Pol Pot - Rithy Panh